À mon arrivée en France en 2017, on m'a expliqué que l'exil est une condition sociale. Cela m'a toujours donné envie de mettre en lumière des histoires qui abordent ce sujet. 
De là est parti un processus de rencontre avec Polina, 19 ans, et Wafa, 32 ans. Ce sont toutes deux des militantes qui vivent le rêve de la liberté. Elles se soucient autant des causes ukrainienne et palestinienne que de la liberté de leur propre pays: la Russie et la Syrie. J'ai récemment passé une semaine auprès d'elles à Berlin, où elles m'ont convaincu que l'exil est plutôt un état d'esprit. Malgré leur passé difficile, Polina et Wafa sont parmi les personnes les plus positives et attentionnées que j'ai jamais rencontrées.

Il y a peu, en effet, je suis parti par le FlixBus Berlin-Paris pendant 17 heures de trajet. C'est presque le même nombre d'heures que j'ai passé dans le bus fin 2016, lorsque la Russie a déplacé de force tous les habitants d'Alep, ma ville, qui a connu un siège de sept mois au cours duquel nous avons été coupés du monde. Le sentiment le plus dur qu'une personne puisse supporter c'est de vivre l'exil dans sa propre maison.

                                      Roses photographiées par Wafa, 2857 jours après l’arrestation de son père.

En 2011, la Syrie était en pleine révolution. Comme Wafa, j'ai participé à ces manifestations pacifiques réclamant nos droits humains fondamentaux, dignité et liberté. Si quelqu'un nous avait dit durant ces premiers jours qu'il y aurait une guerre, que nous gagnerions une vie mais perdrions nos pères, que nous nous retrouverions un jour à Berlin pour faire un reportage sur nos espoirs et nos déceptions, nous ne les aurions pas crus. Lorsque Wafa m'a parlé de son père, il semblait qu'elle avait une balle dans le cœur. J'ai senti sa douleur, et elle a réveillé la mienne comme un écho. Mon propre père travaillait avec les Casques blancs, "la Défense civile à Alep". Il a été tué pendant la guerre; je n'ai plus à porter le poids de l’espoir d’un retour. Le père de Wafa était activiste. Il a été arrêté il y a neuf ans à Damas et n'a plus donné de nouvelles depuis. Cet espoir que Wafa porte est la source de cette motivation sans fin dans son engagement politique.
Au cours des 11 années qui ont suivi ces manifestations, le régime syrien, soutenu par la Russie, a arrêté près de 100 000 personnes avec ou sans raison afin de terroriser la population. Ce même régime a également tué plus de 350 000 personnes afin de rester au pouvoir, en gouvernant le pays par la peur et la douleur. Tout être humain normal finirait par s'éloigner de la tâche de ramener un être cher disparu depuis longtemps. Mais Wafa ne l'a pas fait. Au lieu de cela, elle essaie de résister à la douleur et à l'oubli. Elle a choisi d'être journaliste et militante, s'appuyant sur un espoir qui ne dépend pas de la justice pour survivre. Wafa vit à Berlin, dans une petite pièce remplie de citations de Frida Kahlo et de photos de son père. Elle vit un peu pour elle-même, et beaucoup pour lui, et pour les 100 000 détenus des prisons d'Assad. Dans sa biographie Instagram, elle se présente comme la fille d'Ali Mustafa. "Depuis 9 ans, je n'ai jamais cessé de me demander si mon père est vivant ou mort. Je n'ai pas dormi une seule nuit sans imaginer que mon père avait faim, froid ou fatigué. Rêve-t-il, chante-t-il, reviendra-t-il ou non? Le 20 mai 2022, après des années de combat pour la défense des droits humains et pour la liberté de son père, Ali, Wafa a reçu le prix Pimentel Fonseca, qui récompense les femmes journalistes. Le même mois, Wafa a appris la mise en place par le régime du dernier décret d'amnistie générale, accordé aux prisonniers qui avaient été reconnus coupables d'actions politiques. Les familles syriennes attendaient avec impatience de voir qui serait libéré de prison dans le cadre de l'amnistie. "Je cherche le nom de mon père parmi tous les noms", a écrit Wafa sur Instagram. "Chaque fois que je lis 'Ali', mon cœur grossit et chaque fois que je lis le nom de famille différent, ma poitrine se serre."
Ceci est un rappel pour nous tous que le régime syrien est toujours au pouvoir. En effet, le régime a même essayé d'envoyer ses forces en Ukraine pour soutenir l’invasion Russe. Il est impossible d'imaginer combien de pères de plus pourraient être tués. Combien sont déjà en prison ou le seront bientôt? Combien de filles, de fils, de sœurs, de frères, de mères, de pères et d'amants apprendront à vivre dans la perte, dans l'attente sans fin, dans l'attente et l'espoir?
Polina Oleinikova à Moscou le 16 Janvier 2022, jour de son arrestation.
Polina Oleinikova à Moscou le 16 Janvier 2022, jour de son arrestation.
Les images les plus dures que le dramaturge russe Tchekhov décrit dans sa pièce, Oncle Vanya: La perte de la vie sous toutes ses formes. "La vie est gaspillée avec la mauvaise personne, le mauvais travail, le mauvais endroit, les mauvais choix." À première vue, les mots de Tchekhov semblent logiques, mais c'est loin d'être simple de pouvoir faire ces choix. Il n'y a rien de pire que d'avoir 19 ans, d'être poursuivi par la police et de découvrir que votre père soit contre les choix que vous faites. C'est exactement ce qui s'est passé avec Polina lorsqu'elle s'est pleinement engagée contre Vladimir Poutine. Elle était censée être dans son école de chimie à Moscou et passer du temps avec ses amis, et sa famille, mais elle s'est fait arrêtée plusieurs fois à cause de ses actions politique. La police a bouclé tout son appartement le 16 janvier 2022, ce qui l'a finalement poussée à quitter son pays... En emportant seulement son doudou dénommé Uchikuvshinum, objet transitionnel de la douceur de son enfance dans un voyage itinérant de sept jours en bus. En passant du temps avec Polina, vous pouvez simplement voir l'amour qu'elle a pour son pays, et que tous ses engagements ont été pris par amour.
Polina avec ses amies Elena Malyseva et Polina Kviatovskaia, participent à un seating devant l’ambassade de Russie à Berlin, du 15 au 17 Avril 2022.
Polina avec ses amies Elena Malyseva et Polina Kviatovskaia, participent à un seating devant l’ambassade de Russie à Berlin, du 15 au 17 Avril 2022.
Polina avec ses amies Elena Malyseva et Polina Kviatovskaia, participent à un seating devant l’ambassade de Russie à Berlin, du 15 au 17 Avril 2022.
Polina avec ses amies Elena Malyseva et Polina Kviatovskaia, participent à un seating devant l’ambassade de Russie à Berlin, du 15 au 17 Avril 2022.
Polina avec ses amies Elena Malyseva et Polina Kviatovskaia, participent à un seating devant l’ambassade de Russie à Berlin, du 15 au 17 Avril 2022.
Poutine prétend qu'il défend son pays, et la Syrie aussi, mais il est la seule raison pour laquelle Polina et moi sommes déplacés et qu'on s'est rencontrés à Berlin aujourd'hui. La Russie et la Syrie sont connues comme des endroits dangereux, plein d'oppressions et de guerres, mais ces endroits étaient nos belles maisons, pleines d’amour et de couleurs. La photo FCK PTN devant l'ambassade russe à Berlin s'est faite aussi par amour... L'amour de la liberté. J'en profite pour remercier le vendeur du t-shirt qui nous l’a vendu à moitié prix lorsqu'il a entendu notre histoire!

Polina a seulement 19 ans, mais sa conscience et la façon particulière de voir la vie la font paraître beaucoup plus âgée. Elle perçoit Berlin comme une ville froide. L'endroit où elle passe le plus de temps est la rue où se situe l’ambassade de Russie, pour continuer à faire campagne contre la guerre en Ukraine. Le reste de son temps libre, elle le consacre à la visite des musées afin de comprendre les conflits à travers l'histoire. Elle essaie d'utiliser les médias sociaux pour sensibiliser le peuple russe à la gravité de la situation.

Tchekhov nous a parlé dans sa pièce de cette multitude de choix que la vie nous pousse à faire en permanence, faits de doutes, de défis et de difficultés. Polina aspire à une vie qui lui conviendra mieux. Elle quittera bientôt Berlin pour étudier les sciences politiques à l'université de New York à Abu Dhabi. Elle est motivée et a déjà commencé à apprendre la langue arabe. Un autre monde, une autre culture, une nouvelle aventure l'attend.. 
Je suis plus que ravi de pouvoir partager, par ce petit reportage sur Wafa et Polina, le plaisir que j’ai eu à les entendre, à voir avec quelle force toutes ces peines et ces blessures trouvent refuge dans l’infime espoir de jours meilleurs.

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