« Aux femmes assassinées, la patrie indifférente. » « Elle le quitte. Il la tue. » « Femme battue, je te crois. » Depuis le début du mois de septembre 2019, des femmes collent leur colère sur les murs de Paris. Contre les féminicides, mais aussi contre les violences conjugales, sexuelles, contre le patriarcat. Parmi elles, certaines ont été victimes ou témoins de violences. Nous en avons rencontré 5, qui ont trouvé dans les collages une manière de s'exprimer, voire de guérir.


Clothilde a 35 ans. Elle a commencé les collages début février. Elle fait « grande gueule » comme elle le dit elle-même. Mais lorsqu’on évoque le mot « viol » pour parler de son histoire, le masque tombe et les larmes montent.
« Je me suis engagée dans les collages après avoir vu un tuto de Marguerite Stern. Le slogan qu’elle était en train de coller disait ‘Il m’a fallu du temps pour comprendre que c’était un viol’. Cette phrase est toute simple mais je me suis dit : ‘C’est quelque chose que je pourrais coller’.
J’avais 18 ans et je venais de passer mon bac. Je vais dîner avec des amis, on boit beaucoup et on finit la soirée chez un mec dans un duplex, dans un des quartiers les plus chers du bois de Boulogne. Un garçon est là : je l’avais embrassé plusieurs mois auparavant mais il ne s’était rien passé d’autre. Je n’avais jamais couché avec un mec. A un moment, les gens finissent par aller dormir. Je me pose sur le canapé et il se met à côté de moi. Il est là avec sa grande gueule et sa putain de mèche blonde, sa chevalière qu’il fait tourner autour de son doigt. Il parle. Il parle. Il parle.
Je me mets en position fœtale, les jambes repliées et je regarde ailleurs. Je me dis que si je ne fais rien, il va finir par partir. A un moment, il doit se dire qu’il faut qu’il prenne les choses en main. Je le vois qui commence à enlever sa ceinture, ouvrir son jean. Il prend ma main et la met sur son sexe. J’ai envie de vomir. Il enlève mon pantalon, qui s’ouvre avec un zip sur le côté. Moi j’ai les jambes recroquevillées, et il fait une plaisanterie sur le fait que je n’ai pas les jambes écartées devant lui. Il retire mon soutien-gorge et soulève mon t-shirt. En réaction, je cache ma poitrine avec mes mains. Il me regarde et dit ‘J’adore une femme qui tient ses seins dans les mains’. Je ferme les yeux. Je me dis que si je ferme les yeux, il comprendra que je ne suis pas là. Je crois que je me suis endormie et je me réveille parce que je sens un mouvement de va-et-vient dans mon vagin. A un moment je me dis ‘Oublie. Tu es morte, tu n’es pas là.
Je prends conscience de ce qu’il s’est passé quand j’entends de la musique, des voix de radio. J’ouvre un œil et je suis allongée sur le canapé avec mon t-shirt relevé, mon pantalon baissé. Je n’ai pas ma culotte. Lui est tout habillé au bout du canapé avec son manteau sur lui. Le bruit vient de la cuisine : les parents du garçon chez qui nous sommes sont rentrés. Ils sont passés devant moi et m’ont vue comme ça. Ils n’ont rien fait, rien dit.
Je n’en ai pas encore parlé à d’autres colleuses. Mais coller me fait du bien parce que je me dis que ça peut toucher des femmes elles-mêmes victimes de violences. Juste voir sur un mur 'On te croit', c’est fort. Je me sens forte quand je vais coller.

Je me sens privilégiée. J’ai vu des psys, j’ai fait des études, j’ai bien gagné ma vie, je suis blanche… C’est pour ça aussi que je ne me sens pas légitime de me plaindre. Mais encore aujourd’hui, ma sexualité est comme dans une boîte. Mon désir sexuel est mort, ma capacité à ressentir est morte. »
Célia a 27 ans. Elle colle depuis le début du mois de février. C’est la mort de Mélanie, le 29 janvier dernier, assassinée par son ex-compagnon, qui a déclenché son engagement. Elle ne la connaissait pas, c’était l’amie d’une amie. En ce 8 mars, elle porte un masque blanc avec son nom, pour lui rendre hommage. 
« Avant d’habiter à Paris, je vivais dans un petit village près de Sablé-sur-Sarthe. Un matin, à 19 ans, j’ai été réveillée par le son de coups de feu. Ma voisine venait de quitter son mari violent. Elle avait emmené ses deux enfants et revenait juste pour aller chercher des affaires avec son oncle et sa tante. Son mari a attendu que l’homme sorte de la maison et il a tiré sur les deux femmes. Il les a tuées toutes les deux. Et il a ensuite retourné l’arme contre lui, mais il s’est raté. 
Ma voisine avait déjà porté plainte, mais les flics ont refusé de l’accompagner chez elle pour aller chercher ses affaires. Pourtant, son mari avait dit qu’il la tuerait si elle revenait. Je me souviens d’avoir vu la police scientifique. J’ai fait un gros choc post-traumatique après. J’ai oublié beaucoup de choses. Je sais par exemple qu’il y avait du sang, mais je suis incapable de m’en rappeler. Je me souviens seulement d’un policier qui était très jeune, qui était au niveau du cordon de sécurité et qui nous a dit ‘Ce n’est pas de notre faute’. Sa fille avait un an de moins que moi, son petit garçon avait l’âge de mon petit frère. Il a joué avec lui pendant toute son enfance. C’est une femme pour qui les flics ont décidé de ne rien faire.
Il y a un mois et demi, une amie m’a écrit que sa meilleure amie venait de perdre une amie et collègue. Mélanie. Elle a été assassinée par son ex-compagnon de 9 coups de couteau, jusqu’à l’os. Ça m’a rappelé l’histoire de ma voisine. Ça m’a fait un électrochoc : c’était la deuxième qui était beaucoup trop proche. Je me suis dit qu’il fallait que je fasse quelque chose donc je me suis engagée avec les colleuses. 
Coller me fait du bien parce que j’ai l’impression de faire quelque chose de concret. Il y a 10 jours j’ai fait mon premier collage pour Mélanie, avec deux nouvelles colleuses. Elles étaient déterminées, je leur ai dit que ça me tenait à cœur, sans vraiment leur expliquer pourquoi. Mais je pense qu’on se comprend sans l’expliquer. C’est très fort. 
Quand je colle, je sais que je mets le doigt sur quelque chose, et peut-être même que je choque les gens. On a des slogans qui sont assez trash, que j’aime coller. Il y en a d’autres plus positifs, comme lorsqu’on écrit aux femmes de violences qu’on les croit, qu’il y a de la sororité et qu’on est là pour elles. Et puis il y a ceux pour les hommes, pour leur dire qu’on n’acceptera plus leurs violences. 
C’est parfois difficile de me sentir légitime parce que je ne parle pas en mon nom. Je parle au nom de femmes qui ne sont plus là. Je ne sais pas ce qu’elles auraient voulu. Mais je pense que c’est important parce que toutes les femmes que je connais ont vécu des violences. On colle parce que ces femmes ne sont pas des exceptions : elles sont la norme. Les femmes aujourd’hui qui se sentent en sécurité, qui n’ont vécu aucune violente : ce sont elles les exceptions. »
Cécilia* a 25 ans. Elle est italienne, installée en France depuis 6 ans. Elle participe aux collages depuis le début du mouvement, en septembre. Son petit-ami l’avait quittée deux mois auparavant. C’est ce qui l’a sauvée. Elle raconte qu’il a été violent pendant les 3 ans de leur relation. 
« On s’est rencontrés dans notre résidence universitaire. Ça a commencé au bout de 6 mois avec des violences verbales et psychologiques. Ensuite, il en est venu aux mains. Je n’osais pas partir parce qu’il me faisait croire que la violence qu’il exerçait était justifiée.
En août, j’ai pris la décision d’aller voir la police parce que je voulais porter plainte. On m’a dit que mon dossier n’était pas assez riche. Je n’avais plus de bleus, je n’en avais pas parlé à mon médecin, ni à ma famille. Les policiers m’ont posé la question : ‘S’il était violent depuis trois ans, pourquoi vous n’êtes pas partie avant ?’ Je me suis sentie abandonnée, je ne savais plus à qui m’adresser. J’ai juste pu déposer une main courante.
Je l’ai revu après, dans un bistro. Il m’a dit que j’étais folle. Lui assure qu’il ne m’a jamais mis de gifle, mais moi j’ai bien vu les marques sur mon corps, les traces autour de mon cou. Je sais ce que j’ai vécu. Je sais ce qu’il m’a fait. Mais encore aujourd’hui, à cause de lui, j’ai parfois des doutes. Les collages, c’est justement ce qui me permet de ne pas devenir folle. Ce mouvement a pratiquement sauvé ma vie. J’étais dans un trou dont je n’arrivais pas à sortir. 
Quand je vais coller je me sens bien. Je colle toute ma colère. Je dénonce un système qui ne marche pas et dont j’ai peur qu’il ne marche jamais. Quand je colle je n’ai peur de rien, alors qu’avant j’avais peur de tout. Ce mouvement m’a permis de rencontrer des filles extraordinaires qui m’aident à m’en sortir. On a toutes nos histoires, nos souffrances. 
Aujourd’hui je m’estime très chanceuse parce que je m’en suis sortie. Je ne suis pas morte. »
Oror a à peine 18 ans. Iel* est pourtant l’un.e des seul.e.s à pouvoir raconter son histoire sans avoir les larmes aux yeux. Iel a commencé les collages en septembre et a notamment collé son histoire, deux fois, sur les murs de Paris.
« J’ai toujours vécu dans un climat de violence et de peur. Mon père battait ma mère mais aussi ses enfants : moi et mon frère. Pendant toute mon enfance, j’ai subi des viols incestueux de mon frère, qui a 3 ans de plus que moi. J’ai aussi été victime de plusieurs agressions sexuelles dans la rue ou en soirée. 
J’ai écrit une lettre à ma mère quand j’avais 16 ou 17 ans pour lui expliquer ce qui était arrivé. Elle n’a absolument rien fait pour me protéger. Elle est même partie en vacances avec mon père et m’a laissé.e seul.e à la maison avec mon frère pendant une semaine. J’ai dû partir chez mon copain à ce moment-là. On est ensemble depuis deux ans. C’est la première personne à qui j’ai raconté ce que j’avais vécu. Il a été d’une bienveillance incroyable, m’a toujours soutenue.
J’en ai aussi parlé à 3 amis quand j’étais au lycée. Ils ont eu des réactions très violentes. Ils m’ont dit des choses comme ‘Tu as juste couché avec ton frère’, ‘Ce n’est pas un vrai viol’. Ces phrases m’ont encore plus traumatisé.e que les violences que j’ai vécues. 
J’habite toujours chez mes parents. Je vois toujours mon frère. Même s’il fait ses études ailleurs, il revient pendant les vacances. Je pars du principe que ce n’est pas à moi de partir. C’est à mon frère de partir. C’est à mon père de partir. 
J’ai envoyé un message à mon père il y a 4 ou 5 mois pour lui dire ce que je pensais de lui, lui dire qu’il était une merde. Il a juste bousillé la vie de ma mère, celle de ses enfants. Je lui ai dit que s’il se faisait respecter, c’est uniquement parce qu’on a peur de lui et qu’il nous a traumatisés. Depuis on ne se parle plus, alors qu’on vit dans la même maison. J’ai aussi envoyé un message à mon frère pour lui dire que ce qu’il m’avait fait était grave, qu’il avait détruit une partie de ma vie. Il en avait complètement conscience puisqu’il s’est excusé et a promis qu’il ne recommencerait pas.
Mon cerveau a oublié beaucoup de choses pour me protéger. J’ai des images précises de ce qu’il s’est passé. Je sais que c’est arrivé parfois dans ma chambre, parfois chez ma grand-mère. Je pense que ça a commencé quand j’avais 5-6 ans, jusqu’à mes 14-15 ans, mais je ne pourrais pas le dater précisément. Comme j’ai oublié des choses, j’ai longtemps pensé que, si je parlais, on me prendrait pour une menteuse. Mais depuis, j’ai entendu plusieurs témoignages de femmes qui ont aussi oublié toute une partie de leur vie, parce qu’elles ont subi des violences. C’est normal en fait. »
Juanita a 31 ans. Elle est colombienne et s’est installée en France il y a 8 ans. Elle a commencé les collages très récemment, après la cérémonie des Césars où Roman Polanski a été récompensé comme « meilleur réalisateur ».
« Quand j’ai entendu le nom de Roman Polanski je suis restée sidérée, comme si on m’avait donné un coup dans le ventre. Quand j’ai vu Adèle Haenel et Céline Sciamma se lever et partir je me suis sentie moins seule. C’est à ce moment-là que j’ai ressenti le besoin de sortir dans la rue, de faire des actions pour moi et pour toutes les victimes. J’avais déjà vu des collages dans mon quartier, il y en a partout. Rien que de les voir, ça me donnait une force incroyable. 
Je l’ai donc fait deux fois : une fois avec Nous Toutes et une fois avec les filles [le collectif Collages Féminicides Paris]. On a été confrontées à des hommes qui sont venus nous voir en nous traitant d’extrémistes. Ils ont essayé de nous agresser. On est allées voir des policiers et on a discuté avec eux. Ils nous ont dit qu’ils comprenaient notre colère mais qu’ils n’étaient pas d’accord avec le fait qu’on fasse les collages. Ils disaient que c’était moche, que ça coûtait cher à la Mairie de détacher les affiches et que de toute façon ça ne servait à rien. 
Après les Césars, j’ai aussi décidé de témoigner avec le hashtag #JeSuisVictime. Ça a provoqué énormément de réactions dans mon entourage. J’ai été abusée sexuellement par mes deux cousins lorsque j’étais en Colombie. Ça a duré plus ou moins 7 ans, de mes 9 ans à mes 16 ans. Quand j’ai décidé d’en parler à ma mère, elle n’a pas bien réagi. Elle m’a fait culpabiliser. Je n’ai jamais reçu de soutien ni de ma famille ni de mon entourage. Pour moi, ça a vraiment été une mise à l’écart.
J’avais très peur en publiant mon témoignage, même si j’avais déjà parlé publiquement de mon histoire au mois de décembre, en Colombie. Je travaille pour une association qui fait des colonies de vacances avec des jeunes adolescents et après avoir lu le témoignage d’Adèle Haenel sur Mediapart j’ai décidé de témoigner devant ces jeunes. Son récit m’a donné une énorme force et je me suis dite qu’il fallait rompre le silence. Il y avait d’autres filles qui avaient été victimes de violences sexuelles, et l’une d’entre elles a décidé aussi de témoigner derrière moi. Je n’avais jamais réellement parlé de mon histoire en espagnol. 
Je crois que le réveil de mon histoire est né en France. Le récit des abus que j’ai subis est donc très français, alors que les faits se sont passés en Colombie. Là-bas, c’est beaucoup plus compliqué d’en parler. La première chose qui m’a beaucoup marquée c’est la pièce Les Chatouilles, ou la danse de la colère, d’Andréa Bescond. En la voyant ça a été comme si j’étais en train de me regarder dans un miroir. C’est à ce moment-là que j’ai décidé d’agir et de suivre une thérapie. Depuis mes 14 ans je souffre de troubles d’anxiété et de crises d’angoisse, je n’étais pas consciente que ces symptômes étaient liés aux violences sexuelles que j’ai subies.
Être metteuse en scène m’a permis de donner vie à une pièce de théâtre inspirée de témoignages de victimes de la guerre civile colombienne. Elle s’appelle ELLE et l’un de mes personnages est victime de violences sexuelles.
Aujourd’hui j’ai décidé de prendre soin de moi et d’en parler. Je crois qu’en libérant la parole on fait avancer les choses et j’espère que d’autres personnes pourront se reconnaitre dans mon récit. »

Texte par : Coline Daclin
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